Spectacle du collectif MilleNuit vu le mardi 28 avril à 9 h 30 à La Fabrik’ Théâtre, Avignon (84)
Auteur : Alban Pellet d’après le roman de Carlo Collodi.
Durée : 1h20
Public : Tout Public
Mise en scène : Alban Pellet
Scénographie : Alban Pellet et Avril Nègre
Distribution : Amael Godin, Antoine Cailloux, Romane, Djedjiga, Dounia Kouyaté, Simon Laffort, Mathilde Leborgne, Bless Lukombo, Hanna Manzhura, Alban Pellet, Matteo Pereira
Création lumière : Alban Pellet
Création musicale : Jérôme Raphose
Confection costumes : Avril et Valérie Nègre
Public : Tout public
Dans un petit recoin presque sauvage d’une grande route passante, à quelques pas hors des remparts, ce matin du 28 avril, je découvre ce petit théâtre permanent d’Avignon. Pas si petit car ses 108 places et son plateau de 8 m d’ouverture, offrent un espace confortable à ce jeune collectif, MilleNuit, d’une dizaine d’acteurs et actrices de Paris, venu nous présenter, en sortie de résidence et en avant-première du Festival Off, leur première création : PINO.
Pinocchio, ou PINO, pour les intimes, car c’est bien de lui qu’il s’agit. Pinocchio, c’est l’histoire fameuse de la petite statuette sculptée par le vieux Geppetto, pour le consoler et combler le vide de sa solitude, après la mort de son enfant et de sa femme. Mais voilà qu’une nuit, alors qu’il s’est endormi de fatigue, la figurine de bois prend vie sous la forme d’un véritable petit garçon. Nous assistons ainsi aux aventures de cet être en devenir qui, à peine sorti des mains de son père-créateur, va lui désobéir et affronter le monde. Naïf et « têtu comme une bûche », il va devoir se frotter à quelques désillusions et autres cruautés que la vie lui réserve avant de retourner chez lui ayant bien appris la leçon : oui, il va se mettre à étudier. Car pour grandir, il faut apprendre. Et pour apprendre, il va falloir n’avoir peur ni de se tromper, ni de se regarder face au miroir grossissant qui, comme le nez au milieu de la figure de Pino s’allongeant à chaque mensonge, nous renvoie à nos propres défauts et autres quotidiennes tricheries.
De multiples péripéties entraînent Pinocchio dans des mondes étranges, inquiétants voire horrifiques, où l’enfant est vendu à un cirque qui l’exploite, où il se perd, où il est dévié de sa route par un pirate des hautes mers, où dévoré par une baleine. Nous sommes bien loin du cocon chaud et protecteur de l’atelier d’artisan de son père. Et l’on pense à ces enfants qui aujourd’hui encore sont volés de leur enfance en travaillant 10 h par jour dans des ateliers de confection aux quatre coins du monde, ou tous ceux dont la vie est abîmée en étant les objets abusés de pratiques criminelles.
Pour autant, au détour de ces aventures, ce cocon familial n’est pas non plus présenté comme idéal. Alban Pellet, l’auteur de cette adaptation théâtrale, met au centre de l’histoire une relation père/fils particulièrement agitée et violente, faite de colère, d’incompréhension, de rejet. Le père veut être obéi. L’enfant veut vivre. Il est différent des autres oui, mais il veut affronter le monde. Ces deux volontés contradictoires s’opposent, et s’affrontent vivement. Elles finiront par se retrouver avec ferveur et tendresse.
Les sentiments sont dits sans détours, avec une franchise de ton que permet justement le conte qui, comme une sorte de mythologie populaire, ne craint pas d’aller sonder les zones obscures de nos fantasmes les plus enfouis.
Ce faisant, cette matière si riche offre à l’auteur l’occasion de nous régaler d’un texte savoureux, bien loin du pathos larmoyant de certains films pour enfants. Un langage résolument d’aujourd’hui, peuplé de jeux de mots joyeusement grivois et de références subtiles à des titres de films comme « de battre mon cœur s’est arrêté », donne aux dialogues un ton actuel qui éveille l’oreille et fait un clin d’œil au public, discrètement mais avec audace.
Est-ce cette franchise de ton et de verbe, cette verve et cette vivacité de jeux, qui a tenu la classe d’adolescent-es venue assister au spectacle ce matin-là, si attentive ? Parfois le silence était si particulièrement intense qu’il semblait que chacun était suspendu aux lèvres de l’acteur sur scène. Je me souviens du moment où Geppetto, le père, raconte, ému, les circonstances malheureuses de la mort de sa femme et de son enfant. Ou quand la fée bleue, magistrale, donne une nouvelle chance de vie à l’enfant perdu.
Il faut dire que tous les acteurs sont fabuleux. Certains jouent trois ou quatre personnages, et franchement, je me suis laissée prendre au jeu, ils sont méconnaissables ! Il faudrait parler de chacun d’eux, de chacune d’elles. De leur finesse de jeu, des émotions qui les traversent et qu’ils nous communiquent, de leur technique vocale et corporelle. Parler de la superbe écoute qui les maintient ensemble et pourtant mobiles dans chaque scène. Parler des changements de costumes en coulisses, ou de décors rapides surprenants, maintenant la représentation dans une certaine magie conventionnelle du théâtre malgré sa franche modernité.
Sur scène, un dispositif scénique tout simple : deux volumes abstraits jonchés de feuilles mortes (qui vont subir un sacré coup de balai). L’un en fond de scène, assez conséquent, donne de la profondeur de champ au plateau, l’autre plus modeste à l’avant-scène côté jardin, permet de la hauteur à quelques prises de paroles, et pointe le projecteur sur certaines saynètes tout au long du spectacle. C’est à la fois simple et sophistiqué. A l’image du spectacle.
La mise en scène et la distribution nous donnent quelques indices de compréhension du pourquoi avoir choisi de monter ce conte aujourd’hui.
Quel que soit son pays d’origine, garçon ou fille, un enfant est un enfant. C’est une belle manière d’accepter la différence de l’autre, tout simplement, tout naturellement, instillant sur le plateau d’autres représentations que celles issues de nos imaginaires conventionnels et collectifs. Tout comme se mêlent les masques italiens, le cabaret, le chant lyrique, le cirque, le blues. Il y a quelque chose du Shakespeare ou du Fellini dans tout ça. Et ça nous embarque. Ça nous fait rire et rêver. Avec en plus une élégance de jeu rapide, tenue, généreuse et sans complaisance.
La structure dramaturgique est forte, et fonctionne bien. Pino, sobre et curieux en diable, est au centre des événements qui se déclenchent autour de lui, à son insu. Tel le moyeu maintient les rayons de la roue et crée le mouvement circulaire qui fait avancer la machine/monde. L’être vivant génère les cycles, bons ou mauvais. Ils tournent autour de lui comme autour d’un soleil.
Un élément est à noter, l’originalité et la cohérence des costumes avec l’ensemble, musique comprise. Pourtant Avril Nègre, cheffe costumière dans ce spectacle, est déjà, malgré son jeune âge, très avancée dans sa carrière de danseuse classique. Non seulement elle signe la création des costumes, mais elle est habilleuse de plateau en coulisses pendant le spectacle. Une belle manière de faire collectif et de se décaler par rapport à ses propres compétences. Décidément, un bel esprit anime cette jeune troupe.
Ces qualités remarquables font que PINO est un spectacle que l’on peut apprécier à plusieurs niveaux et quel que soit l’âge. Il sera à l’affiche pendant toute la durée du festival cet été. À ne pas manquer !
Madeleine Esther