Spectacle de la Compagnie Vendaval (31) vu le 22 janvier 2026 à 9 H 30 dans le cadre des invitations professionnelles au Théâtre Arthéphile en Avignon (84)
- Auteur : Séréna Dandini
- Adaptation et Mise en scène : Carméla Acuyo
- Lectrice : Nathalie Pagnac
- Interprète danseuse : Carméla Acuyo
- Régisseur Général, Création Lumière : Patrick Cunha
- Type de public : Adultes à partir de 13 ans
- Genre : Lecture Dansée
- Durée : 55 minutes
Dans « Tes mains », ce sont des paroles de femmes ayant subi des violences allant jusqu’au féminicide qui nous parviennent, portées par la voix de la comédienne Nathalie Pagnac et accompagnées par la danse et le chant de Carméla Acuyo. Le spectacle s’inspire du livre « Blessées à mort » de Sérena Dandini, composé de monologues de femmes mortes sous les coups de leur mari ou d’un membre de la famille, et issues de tous les milieux, de tous les âges et de tous les pays. Sur scène, ces confessions posthumes écrites par la journaliste ne sont ni incarnées ni rejouées, mais transmises avec retenue et délicatesse, comme un passage de mémoire, dans un espace suspendu hors du temps. Tes mains en propose une lecture dansée, portée par ce duo féminin. Il ne s’agit pas de représenter ces femmes, mais de faire circuler leur parole, avec une grande pudeur, dans un geste profondément respectueux.
Le décor, très épuré, participe pleinement à cette intention. Des chaises disposées sur les côtés et au centre de la scène, et, sous chacune d’elles, une paire de chaussures rouges. Ces chaussures font écho au mouvement artistique et militant « Zapatos Rojos » initié par l’artiste Elina Chauvet au Mexique, devenu un symbole international de la lutte contre les féminicides. Elles incarnent les absentes, les corps manquants, les vies interrompues. À la fin de chaque monologue, elles sont déposées à l’avant-scène dans un geste presque rituel, comme une offrande, avant l’envol symbolique de ces voix.
La comédienne Nathalie Pagnac livre ce texte avec sobriété, tendresse, bienveillance, tout en conservant une gravité qui respecte pleinement la profondeur des paroles. Sa lecture, précise et nuancée, laisse parfois affleurer un humour discret, un léger sourire, rappelant la richesse de l’écriture de Sérena Dandini, capable de mêler lucidité, ironie et tendresse. Ces récits ne sont jamais accusateurs : ce sont des témoignages, clairs et directs, sans agressivité envers les bourreaux, qui restent volontairement hors champ. Toute la place est donnée à la parole des femmes. Face à elle, la danseuse Carméla Acuyo apporte le souffle, la vie, le sourire parfois, la douceur. Par le mouvement mais aussi par le chant, elle enveloppe les mots d’une présence sensible et apaisante. Dans la danse de Carméla Acuyo empreinte de grâce et de légèreté, il y a ce paradoxe poignant qui raconte aussi la brutalité des vies interrompues, tout en offrant au spectateur une émotion contenue, respectueuse et profondément humaine. Entre la comédienne et la danseuse, une véritable relation de sororité se tisse. Leurs regards se croisent, chargés d’amour, parfois un sourire empreint de respect et d’une infinie bienveillance. Cette relation subtile irrigue l’ensemble du spectacle : elle se ressent dans le texte dit, dans la danse, dans le chant, et se transmet pleinement aux spectateurs, femmes et hommes, qui partagent ce moment de grâce et d’émotion. Le titre « Tes mains » résonne alors avec une évidence particulière. J’y ai vu des mains qui lisent et qui dansent, qui chantent et qui veillent. Des mains qui ne frappent pas, mais qui accompagnent, qui transmettent et qui prennent soin. À travers les gestes, les regards et la présence des interprètes, ces femmes continuent d’exister autrement, portées avec respect et douceur. Le spectacle devient ainsi un espace de passage : un lieu où la mémoire circule, où la parole se dépose, avant de laisser ces voix s’élever vers une forme de paix. Pensé aussi pour être présenté dans des lycées, « Tes mains » offre aux jeunes spectateurs, mais aussi à tous les publics, un espace pour écouter, comprendre et réfléchir sur la violence faite aux femmes, tout en expérimentant la puissance de la parole et de la bienveillance. Ce spectacle dépasse les frontières du genre : il est à voir par les femmes et les hommes, dans un moment d’émotion commune, un partage de mémoire, de respect et de réflexion, qui invite à la compréhension et à l’empathie universelle. Ce qui m’a marque profondément dans Tes mains, c’est l’absence totale de pathos ou de victimisation. Malgré la gravité du sujet, le spectacle est traversé par une immense douceur. Une douceur portée par deux femmes qui honorent ces voix avec délicatesse, sans jamais les enfermer dans leur tragédie.. Il s’en dégage une beauté rare, faite d’amour, de respect et de bienveillance. Un hommage lumineux, où la parole, enfin rendue, devient un acte de mémoire et de paix.
Merci au théâtre Artéphile à Avignon pour son accueil chaleureux et la qualité de sa programmation, et à Nathalie Pagnac et Carméla Acuyo pour la justesse et la douceur avec lesquelles elles font vivre ces paroles.
Claire Thomas