Quand un drame ancien refait surface dans une famille, des décennies plus tard, et qu’il fissure toutes les certitudes et les amnésies traumatiques.

Peu de décor mais une incessante activité des trois comédiennes et de la marionnette « grand-mère » qui apportent de la vie dans ce spectacle. On sent le frémissement du repas de famille, juste à côté dans le salon qu’on imagine cossu et feutré. Tout se passe semble-il dans l’arrière-cuisine et le vaisselier de la patriarche de la famille.

Dans cette famille bourgeoise, on sent bien l’omniprésence des lois patriarcales symbolisées par une grand-mère acariâtre et fulminante auxquelles se plient bien volontiers deux cousines avec espièglerie : on ne change pas une doyenne puissante et irascible…

Mais dans cet apparente joie de vivre de ces deux cousines se terre un drame ancien, sous omerta, qui sera mis au jour et confondra un à un les membres de cette famille dysfonctionnelle.

Les trois comédiennes (et leur marionnette , la vacherie personnifiée !) sont criantes de justesse, dans la joie comme dans la douleur et la sororité qui unit les deux cousines et la mère de l’une d’elles.

Un très bon moment de théâtre avec notamment Véronique Augereau, la formidable comédienne du spectacle « Après le chaos » qui m’avait bouleversée.

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Festival Avignon du 3 au 25 (Relâches les 9, 16 et 23 juillet)

C’est un pari risqué que j’ai pris. Je n’aime pas le théâtre bavard et en conséquence, je n’apprécie guère Thomas Bernhard. Je me suis dit que Jean-François Sivadier m’aiderait à passer le cap. Si grâce à son excellente mise en scène, j’en comprends les enjeux, je n’aime toujours pas le théâtre de Thomas Bernhard.

– Dans les hauteurs, tout est calme. Au dessus de tout et surtout de la plèbe, dans les pré-Alpes bavaroises, Anne et Moritz Meister vivent une retraite intellectuelle. Dans une villa somptueuse, spoliée durant la guerre à un juif émigré, notre génie auto-proclamé, admiré de tous mais surtout de lui-même et de son épouse, pontifie. Ces jours-ci, une jeune doctorante et un journaliste séjournent dans la forteresse du couple et se voient, en même temps que nous-mêmes, le public, noyés sous une logorrhée aussi oiseuse que dangereuse.

-Pour faire surgir cette perversion du langage, de nouveau si tristement contemporaine, Jean-François Sivadier a opté pour une mise en scène et une direction d’acteurs diablement efficaces. Tout se joue en avant scène, histoire que notre écrivain réactionnaire, antisémite et ivre de lui-même puisse se donner en spectacle comme s’il était en conférence. Cette mise en abyme est d’autant plus réussie que le décor se réduit à sa plus simple expression. Le fond de scène sert à entreposer les accessoires qui seront amenés en avant scène, sur une moquette claire, au fur et à mesure des ambiances recherchées : la véranda, le cabinet de travail, la salle à manger, le cabinet de curiosités, le salon…. Dans cet univers bourgeois où une simple tenture beige et un service de porcelaine posent le bonhomme, les bienséances craquent peu à peu. Jean-François Sivadier a demandé à ses acteurs des postures subrepticement décalées, des esquisses de pantomimes, des voix naturelles mais parfois hystérisées, une goinfrerie en direct pour mieux nous donner la gerbe devant un spectacle si affligeant de bêtise, de vulgarité et d’abjections. Les quatre comédiens qui portent le texte et tout particulièrement Nicolas Bouchaud et Nora Krief sont fascinants de justesse.

C’est donc du grand art. Il n’empêche que je ne parviens pas à tenir ce type de discours même s’ils sont précisément écrits pour en dénoncer les fondements.

« Tout est calme dans les hauteurs » est un excellent spectacle pour qui sait supporter l’insupportable.

Un public averti

jusqu'au 4 juillet 2026

En 2020, le dramaturge et metteur en scène Léo Cohen-Paperman s’est lancé un défi : créer une série théâtrale en huit épisodes, Huit rois (nos présidents), coécrite avec Julien Campani, brossant le portrait des huit dirigeants de la Vème république. Après Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Jacques Chirac, c’est au tour de Nicolas Sarkozy et de François Hollande de faire le show, à leur manière.

Le spectacle Sarkhollande (comédie identitaire) est divisé en trois parties, chacune puisant dans un genre théâtral différent : le stand-up pour Nicolas Sarkozy, le clown pour François Hollande et le monologue épuré, face au public, pour Leïla Merabet, figure fictive. Nicolas Sarkozy et François Hollande ont en commun d’avoir tous les deux, de manière différente, participé à la désacralisation de la fonction présidentielle. Nicolas Sarkozy arrive sur scène, clinquant, fier, une grosse montre au poignet, et raconte, à la manière d’un stand-upper, ses aléas amoureux, politiques et ses obsessions identitaires, multipliant les interactions avec le public. François Hollande, lui, débarque en clown grotesque et gauche, incapable de tenir debout comme dépassé par la fonction présidentielle. En toile de fond, c’est la France de 2007 à 2017 avec ses bouleversements sociaux, économiques et politiques qui est dépeinte : la série d’attentats de 2015, l’augmentation du chômage, les négociations européennes, la guerre au Mali, les dérapages de Nicolas Sarkozy.

Les crispations identitaires constituent le fil rouge du spectacle, merveilleusement clôturé par le monologue de fin de Leila Merabet, incarnée par Ada Harb. D’un seul souffle, en vingt minutes, elle nous raconte son histoire : fille de l’immigration nord-africaine devenue avocate d’affaires, jeune maman, dont les bouleversements intimes rappellent qu’en France, le racisme reste systémique.

Tout public !

C’est exceptionnel que je me rende au théâtre privé. Il faut dire qu’à force de voir Olivier Saladin à l’affiche dans le métro, j’ai sauté le pas après un échange téléphonique avec l’un de mes galeristes. Ils sont très amis tous les deux, Olivier Saladin et mon galeriste, si bien qu’en dînant chez l’un, j’ai rencontré l’autre. Plusieurs fois. J’avais apprécié sa performance chez les chiens de Navarre ; il n’est pas en reste dans un « ancien malade des hôpitaux de Paris ».

Olivier Saladin reprend cette pièce de Pennac qui lui a valu un beau succès et une nomination aux Molières il y a dix ans. Dans ce monologue gesticulatoire, un homme raconte la nuit qui a bouleversé sa vie. Il ressuscite le jeune interne qu’il était face à un patient retors. La nuit a été si longue et si riche en péripéties que celui qui se voyait déjà en chantre de la médecine urgentiste décide d’abandonner cette maladie familiale, la médecine.

Le texte, parfois un peu bavard, n’est pas avare de jeux de mots, d’emphase, d’hyperboles fantastiques et de comiques de répétitions qui permettent d’identifier différents personnages. Olivier Saladin est seul en scène mais incarne par la voix (naturelle), la gestuelle et les déplacements une bonne dizaine de protagonistes. Une petite sonnerie assortie d’un flash sur fond noir fait office d’exposition au sens théâtral du terme. La mise en scène est à l’avenant, simple et efficace. En fond de scène un panneau blanc évoque aussi bien un rideau de fer qu’un mur aseptisé. A jardin quelques chaises désignent une salle d’attente ; à cour, un bureau suggère le cabinet médical. Très vite le meuble devient table d’auscultation puis brancard. Les lumières et le fond musical accompagnent un jeu dynamique qui comporte quelques morceaux d’anthologie.

J’ai particulièrement aimé le moment où notre jeune médecin, au bord de l’évanouissement, emprunte quelque peu à Bourvil sa façon de raconter ses déboires. Ou bien encore la façon dont Olivier Saladin parodie des échanges téléphoniques avec les services administratifs.

.Tout public

Jusqu'au 26 juin

Un spectacle produit par la Compagnie L’immédiat (75) et vu au 104 (75) le 22 avril 2026, à 20H.

Malgré des déconvenues, je ne rate jamais un spectacle des Boitel/Bernard tant leur univers peut être magique. J’ai donc souscrit à mes principes sans trop savoir quoi penser de «     ».

Intituler ainsi son spectacle, c’est déjà l’empêcher d’être enregistré dans un fichier word ! C’est donc s’interroger sur l’existant et sa fragilité. Là réside le fil directeur de ce spectacle si tant est qu’il y en est un. La pièce juxtapose des tableaux muets dont on peut comprendre qu’ils parlent d’effondrement du monde et de renaissance sous d’autres perspectives. C’est la première scène, anthologique en son genre, qui suggère cette lecture. Un couple de sdf se retrouve dans son abri, en avant-scène. Tout est de guingois et déglingué ; tout se délite et dégringole. Le rideau de scène n’échappe pas à la chute des corps et l’on découvre derrière un capharnaüm propre à ceux que Camille Boitel affectionne. En 5 minutes, par un effet Domino venu dont on ne sait d’où, tout est par terre. C’est hilarant. Le public exulte quand une femme de ménage découvre le désastre et entreprend de ranger avec les moyens usuels de sa profession.

Entracte de 5 minutes, une quinzaine de régisseurs débarrasse le plancher pour laisser place à un plateau nu qu’habillent des pendrillons latéraux de différentes hauteurs. Ils vont rythmer des nouvelles façons d’être au monde : à l’envers, penchés à droite, en apesanteur, privé des ses jambes, en couple forcené….

Il y a des images superbes comme Sève Bernard qui descend d’une tour en se laissant glisser à l’envers. Elle est si gracieuse aussi quand elle est tout d’hélium constituée et que deux hommes essaient de la retenir à terre. La lumière est chaude et sculpte les corps ; la musique de Schubert accompagne les mouvements, déraillements compris ; le code couleur des vêtements permet de distinguer les protagonistes lesquels ne ménagent pas leur peine. Mais après le délire des dix premières minutes, cette seconde partie m’a semblée très lente, très décousue, sans cohérence interne.

«      » est à mon sens un patchwork de bonnes idées. Certaines sont de toute beauté et/ou burlesques mais elles ne constituent pas un spectacle en soi.

 

Catherine Wolff

Un spectacle produit par l’association Os (75) et vu au TPM (93) le 14 avril 2026, à 20h 

Je n’étais pas retournée au TPM depuis le changement de direction. Mais « (la bande à) Laura », pour la peintre que je suis, m’obligeait. Et j’ai bien fait.

 « (La bande à) Laura » parle de peinture. Plus exactement, elle parle de « l’Olympia » de Manet.  Plus précisément encore, elle confronte la « bande à Manet, tous des mecs et des mecs blonds » immortalisée par Fantin-Latour, à « (la bande à) Laura » invisibilisée par les mêmes, malgré leur notoriété iconique. « (La bande à) Laura » est une leçon d’histoire des arts au cours de laquelle l’auteure tente de redonner vie à Laura (la modèle de la servante noire de « l’Olympia »), à Victorine Meurent (la modèle de « l’Olympia », peintre et musicienne de son état) et, à travers elles, à toutes ces femmes modèles et/ou artistes et/ou « femmes de mauvaise vie ». « (La bande à) Laura », c’est la restitution de la Belle époque place Clichy, à savoir « un concentré de la dureté du monde », social et sociologique.

Pour cette vaste entreprise, l’économie de moyens est sidérante. Le plateau est nu et souvent dans la pénombre. Les quatre performeuses disposent simplement d’un double châssis entoilé et de quatre petits praticables qui font office de siège, de lit et de coffres à accessoires. A mesure que le texte se déroule en voix off, elles se déplacent et ressuscitent la tradition du tableau vivant. A chaque tableau recomposé correspond un arrêt sur image avec mention de l’ensemble des références. Le texte est érudit dans le fond mais simple et didactique dans la forme ; parfois familier mais jamais vulgaire. L’esthétique visuelle (lumière, costumes et gestuelle) et sonore est de toute beauté. Les transitions, parfaitement fondues.

A titre personnel, je n’ai pas aimé les dix dernières minutes, trop appuyées et interminables. Gaëlle Bourges a voulu faire le lien avec les femmes dans l’art contemporain mais la démonstration relève davantage, pour moi, du souci de tenir une heure pleine de spectacle.

Mis à part cette réserve, « (la bande à) Laura » est un joli spectacle, original et délicat, sensible et pédagogique, poétique et politique.

Catherine Wolff

 

POISON

Spectacle proposé par la Cie de l’Arbre qui marche (75) et vu au théâtre « Pierre de Lune à Avignon le 18 avril 2026

. Auteur : Lot Wekemans

. Mise en scène : Hugues Boucher

. Comédiens : Sophie Legrand et Philippe Maymat

. Genre : Théâtre contemporain

. Public : A partir de 12 ans

. Durée : 1 h 05

 

Une femme a donné rendez-vous à son ex pour une obscure histoire de produits chimiques déversés dans le cimetière abritant un défunt proche à tous deux

Le décor est épuré, seul le jeu des acteurs est d’importance. On devinera bien vite, au gré de leur conversation malhabile, consécutive à 5 ans d’éloignement, que le défunt est leur fils, victime hier (5 ans, ça reste toujours hier lorsqu’on perd un enfant) d’un accident de la route.

La mère, visiblement, n’a pas fait son deuil ; lui, apparemment, aurait tourné la page en se remariant. Il est sur le point d’être à nouveau père.

La souffrance demeure mais la complicité prend le dessus, les souvenirs affluent chez l’un et l’autre. La question se pose alors : une renaissance pour cette femme blessée est-elle possible ?

Ils sont à l’unisson lorsqu’ils se remémorent des souvenirs de ce bonheur passé, mais la tension reprend le dessus dès qu’elle aborde sa souffrance, cette résilience qui ne vient pas, cette douleur de chaque jour qu’elle ne parvient pas à maîtriser malgré toutes ses tentatives. Lui, toujours attendri par cette femme qu’il a aimé, se sentant un peu coupable sans doute, voudrait l’aider à retrouver le goût de la vie.

Tout au long de cet échange se succéderont des moments de complicité et de tendresse, et des déchirements inévitables.

Il lui faudra regagner l’estime de cette femme qu’il a aimé ; elle devra accepter que lui refasse sa vie en tournant la page. Ils devront recréer un lien pacifié.

Les mots sont justes, l’interprétation brillante et nous tient en haleine jusqu’à la fin du spectacle.

Ne manquez pas d’aller voir « Poison » au prochain Festival d’Avignon !

Evelyne Karam

 

 

Spectacle de la Compagnie Manger le soleil (26), vu le 8 avril 2026 à la MC93 à Bobigny (93) 

Après les splendides adaptations des romans Les Trois Mousquetaires puis de Que ma joie demeure en extérieur, la metteuse en scène Clara Hédouin s’empare de Manières d’être vivant, un texte philosophique de Baptiste Morizot.

Sur le plateau, quasiment nu, un feu crépite. Les six acteur·rice·s semblent attendre pour nous embarquer dans leur enquête. Nous les rencontrons en haute montagne, c’est la nuit, dans le massif du Vercors. Ces pisteurs et pisteuses partent à la recherche du loup, dans la neige. Il s’agit ici d’une quête physique, concrète, mais également d’une quête sensible et philosophique.

Pour réussir à mettre en scène la pensée, Clara Hédouin choisit de nous placer à l’intérieur d’un cerveau et de faire incarner plusieurs de ses facultés : l’attention, le doute, la curiosité, le raisonnement, la poésie et l’empathie interspécifique. Les humain·e·s poursuivent la meute, entendent les cris des loups, à la tombée de la nuit. Que se disent-ils ? Quelle est leur fonction ? Face au cri de l’Autre, le cerveau humain et ses facultés se trouvent dans une impasse : l’Autre apparaît dans son étrangeté la plus totale.

Progressivement, l’enquête avance, les idées philosophiques infusent la salle. Nous découvrons que nos gestes les plus quotidiens – serrer dans ses bras quelqu’un que l’on aime, par exemple – ne sont pas des inventions humains mais bien des héritages d’autres animaux. Les « ancestralités animales » sont autant de « dispositions » déposées en nous à différents moments de notre histoire évolutive, et qui, loin de nous déterminer, fondent notre liberté d’action.

La beauté de ce spectacle réside dans l’expérience du sensible qu’il convoque. Autour du feu, la nuit, les flocons de neige aux pieds, monte en nous cette émotion universelle, immense, de nous savoir entouré·e·s par des milliers d’espèces, par d’autres présences, par d’autres manières d’être vivante·s. Clara Hédouin, habituée au travail du dehors, réussit ici à peupler le théâtre de présences étranges et étrangères et à faire surgir le trouble.

Anne-Charlotte Mesnier

 

Spectacle de la Compagnie En finir Avec (86), vu le 5 avril 2026 au Théâtre du Chariot à Paris (75)

La compagnie En finir Avec, créée par Amandine Scotto, réunit au plateau sept acteuri·ces pour adapter La Brèche, une pièce écrite par Naomi Wallace.

Le spectacle s’ouvre dans les années 70, dans une petite localité du Kentucky. Quatre adolescents, trois garçons et une fille, campent dans le sous-sol de l’une des maisons. Nous les retrouvons, quatorze ans plus tard, réunis au moment de l’enterrement de l’un d’entre eux, Acton, qui s’est suicidé.

La pièce tisse deux temporalités qui se superposent. Dans le sous-sol, les garçons, en pleine nuit, vont sceller un pacte pour se prouver leur loyauté : « à la vie, à la mort ». Chacun effectuera alors un acte de plus en plus cruel. Jude, la grande sœur d’Acton, surveille et tente de protéger les siens comme elle le peut : sa famille pauvre, dont le père est décédé, et son frère qui se fait harceler par les deux autres. Cette année-là, lors d’une soirée au sous-sol, une brèche s’ouvre.

Le drame apparaît très progressivement, au fil de l’écriture, à mesure que les deux histoires, celle du passé et celle du présent, se rejoignent. Au présent, Jude sonde les garçons et, autour d’elle, le passé resurgit.

La mise en scène d’Amandine Scotto, sobre, dans un décor de plus en plus glacial, laisse toute la place aux mots. Des mots qui cherchent, fouillent et qui peu à peu, font émerger la cruauté et la domination des corps féminins, doublées par la violence de classe. Qu’a ouvert cette brèche pour chacun·e ?

Anne-Charlotte Mesnier

 

 

 

 

Un spectacle produit par le collectif Os’o (33) et vu à la Maison des Métallos (75) le 8 avril 2026.

 

 

C’est le synopsis de « Timon/Titus » qui m’a attirée. Le collectif Os’o reprend le spectacle emblématique qui l’a fait connaître il y a dix ans. C’était aussi pour moi l’occasion d’ouvrir la Maison des Métallos à l’Adadiff. C’est un lieu atypique de Paris, qui attire les jeunes générations et où j’ai souvent retrouvé des amis autour d’un verre mais sans jamais accéder à la programmation. C’est chose faite à présent et pour le mieux.

 « Timon/Titus » est un spectacle complexe dans la mesure où il entremêle plusieurs récits. On trouve d’abord les deux pièces de Shakespeare qui donnent le titre au spectacle. Elles ne seront pas jouées in extenso mais résumées et largement citées. Leur intrigue, digne de « Game of throne », sert à questionner l’origine de la violence ultime ; laquelle réside dans la dette, morale et financière. Pour pousser la réflexion, le collectif Os’o s’est emparé du livre de Graeber, « Dette, 5000 ans d’histoire ». Pour le collectif, il s’agit donc de transmettre ces considérations tout en faisant théâtre. Pour ce faire, le collectif Os’o alterne deux types de scènes. Pour le contenu théorique, nous assistons en direct à une sorte de débat radiophonique où toutes les sensibilités politiques sont représentées. Pour illustrer des concepts somme toute ardus, les comédiens vont jouer Shakespeare mais transposé dans le récit de l’ouverture du testament d’un patriarche abject. La fratrie, dont une partie a été cachée à l’autre, va éprouver trois scénarios distincts. C’est l’occasion, d’un point de vue théâtral, d’aborder trois registres : la tragédie, le psychodrame et la farce. Seule la dernière tentative donne une once d’espoir sur l’humanité. « Timon/Titus » expose donc un mélange des genres des plus audacieux et qui fonctionne grâce à une mise en scène simple mais diablement efficace.

Il n’y a pas de décor en tant que tel mais une multitude d’accessoires intelligemment disposés et utilisés. La scène est entourée de huit tables, en comptant la console du régisseur. Sur chacune trônent une lampe et divers accessoires. C’est l’espace de l’émission radio. A chaque prise de parole, le comédien concerné actionne sa lampe en en changeant les gélatines. C’est aussi l’espace des loges avec des changements à vue. Au centre, telle une arène, se déploie l’espace de jeu : des tapis, le fauteuil rouge du pater familias défunt et un trophée de cerf, lequel témoigne des valeurs transmises par le vieux à coups de triques, de mensonges et d’humiliations. Et comme métaphore des règlements de compte sanguinolents à venir, un gramophone fait tourner la tête d’un mannequin.

A l’ingéniosité de la scénographie répond la large palette de jeu des comédiens. Entre toutes les sensibilités politiques qui s’expriment à la radio et les différents protagonistes de la famille Barthelot ; entre les trois scénarios testamentaires et les adresses distancées au public, les comédiens endossent plusieurs rôles et se montrent à chaque fois des plus convaincants. En voix naturelle (quel plaisir !), les costumes et les coiffures participent à leur crédibilité et dessinent des rapports de classes, d’âges et de genres éloquents. Le gore rivalise avec la satire; le sérieux avec l’humour.

Cette aisance du jeu a néanmoins été entachée de trop d’accrocs. J’ai également déploré quelques longueurs et, paradoxalement, un débit verbal si rapide qu’il n’était pas aisé de suivre la démonstration.

En ces temps troublés, « Timon/Titus » prend toute sa mesure. C’est un spectacle d’une grande richesse intellectuelle et théâtrale qui donne à réfléchir et à rire.

 

Catherine Wolff