Un spectacle produit par Odéon Théâtre de l’Europe (75) et vu à l’Odéon-ateliers Berthier (75) le 14 février 2026, à 19h30.
- Ecriture et conception : Eddy D’aranjo
- Comédiens : Edith Biscaro, Eddy D’Aranjo, Clémence Delille, Marie Depoorter, Carine Goron, Volodia Piotrovitch d’Orlik.
- Dramaturgie : Volodia Piotrovitch d’Orlik
- Collaboration artistique : William Ravon
- Scénographie, costumes : Clémence Delille
- Lumière : Edith Biscaro
- Vidéo : Pierre Martin Oriol
- Son : Martin Hennart
- Genre: Théâtre.
- Public : Tout public
- Durée : 3H 40 avec entracte.
Le 14 janvier, je me suis pointée comme une fleur, à Berthier, pour assister à « Œdipe Roi ». J’avais un mois d’avance ! Coutumière du fait, j’aime à interroger le sens de ces courts-circuits spatio-temporels. A l’issue de la représentation, je pense pouvoir affirmer qu’il traduisait aussi bien l’impatience d’entendre que le désir profond de m’en prémunir. « Œdipe Roi » d’Eddy D’aranjo est un travail sur l’inceste, aussi magnifique qu’intense.
L’ « Oedipe Roi » de Sophocle constitue l’une des premières occurrences de l’inceste dans la littérature européenne. Mais il est un hiatus, une béance même, entre le dit de la littérature et le vécu de la réalité, toujours tabou. C’est cet espace même, ce lieu de silence et d’aveuglement, qu’Eddy D’aranjo questionne à travers son histoire familiale et son métier. Il ne s’agit pas en effet de livrer un énième témoignage brut mais de chercher à travers l’art une catharsis collective. Non dans l’espoir de changer quoi que ce soit à la société (qui sait ?) mais pour appréhender en retour l’inceste, matériau laid, comme substrat plausible de beauté.
Le spectacle se déroule en trois parties, d’une richesse et d’une singularité inouïes dans la forme, l’espace et le jeu. Dans un espace scénique gigantesque mais quasi vide, sous une lumière blanche et intense comme sous le ciel de la Grèce, la première partie expose les faits intimes et sociétaux, sans concession aucune. Eddy D’aranjo, avec une grande pudeur, parle d’une voix douce, posée, monotone et monocorde. C’est une expérience esthétique en soit qui prend une autre dimension quand quatre autres comédiens, homme ou femme, sonorisés, l’incarnent. Ce sont comme des enfants perdus dans cet immense espace, projetés sur les murs par la magie de la caméra et qui de façon polyphonique, parfois en slam, racontent l’indicible.
La seconde partie donne à voir un espace resserré en avant scène. La lumière s’éteint dans le public et la pièce se métamorphose en théâtre documentaire. Eddy D’aranjo met à profit sa formation en sciences sociales pour enquêter, via sa famille paternelle, sur « la banalité du mal ». Les pièces à conviction sont projetées, les sources didactiques lues, les témoignages enregistrés donnés à entendre. Le sordide et la rigueur de l’exposé rendent le temps long mais on comprend, avec la troisième partie, qu’il était impossible d’en faire l’économie.
La troisième partie atteint l’acmé de l’horreur et de la beauté. Le temps, l’espace, les protagonistes se superposent. L’intérieur et l’extérieur se confondent. On est tout à la fois dans les années 70 et au présent ; Eddy D’Aranjo parle ici et maintenant quand derrière lui, sur un tulle, est projeté ce qui se joue derrière les cloisons d’une maison reconstituée. La photo est d’une beauté sidérante ; le jeu d’une crudité distancée admirable si bien qu’Œdipe roi qu’on avait fini par oublier quelque peu ressurgit dans toute la force de son actualité brûlante.
« Œdipe roi » d’Eddy D’aranjo est une révélation. Je ne souhaite qu’une chose, le revoir, le faire découvrir et suivre désormais le travail de ce grand auteur-metteur en scène.
Catherine Wolff