Spectacle de la Compagnie la Accidental Company (34) vu le 5 Mars 2026 à 18 h 30 au Mett au Teil (07) en sortie de Résidence.
- Auteur et Mise en scène : Antxón Ordóñez Bergareche
- Interprétation : Antxón Ordóñez Bergareche, Alberto Munilla Pardal, Pol Mejias Casademunt, Silvia Herraiz
- Technique : Helena Ordóñez Bergareche
- Confection et fabrication des marionnettes : Alberto Munilla Parda
- Type de public : Public à partir de 14 ans
- Genre : Théâtre, cirque et marionnettes
- Durée : 1 h
Au cœur de l’Ardèche, le lieu de création Le Mett poursuit avec conviction sa mission d’accompagnement des artistes. Dédié aux arts de la marionnette, cet espace singulier accueille des résidences de création, développe des actions de médiation culturelle, propose des formations et met à disposition des ateliers de fabrication. Autant d’initiatives précieuses pour permettre aux compagnies de chercher, expérimenter et faire évoluer leurs créations au contact du public. C’est dans ce cadre qu’a été présentée la sortie de résidence d’une troupe franco-espagnole, venue partager une étape de travail d’un spectacle encore en construction, mais déjà riche de propositions sensibles et inventives. Le titre renvoie à la figure mythologique de Némésis, symbole de justice et de rééquilibrage face aux excès humains.
Le spectacle raconte l’aventure scénique de trois hommes qui tentent de retrouver la mémoire de leur meilleure amie, morte dans des circonstances mystérieuses au début des années 2000. Ensemble, ils revisitent ce passé trouble et cherchent à faire revivre celle qui n’est plus là. À travers leurs récits se dessine aussi l’histoire d’un lieu qu’ils avaient créé, baptisé lui aussi « Némésis », un espace de rencontre et de divertissement où ils tentaient de trouver leur place dans la micro-société urbaine et agricole espagnole qui les entourait, malgré leur caractère décalé. Dans cette tentative d’inventer un espace de vie à leur mesure, les quatre amis cherchent peu à peu à s’inscrire dans le territoire qui les entoure. Ils croisent leurs voisins, se confrontent aux institutions locales et rencontrent des figures plus troubles encore. À travers ces interactions parfois inattendues se dessine la fragile existence de ce lieu de convivialité qu’ils avaient imaginé. Une parenthèse collective qui tente de résister, tant bien que mal, à l’emprise grandissante d’un tourisme de masse et d’un système économique de plus en plus rude pour les marges.
La proposition scénique assume une forme hybride et foisonnante. Théâtre, improvisation, musique, marionnette, jeux d’ombres et touches circassiennes — notamment autour d’une échelle — se mêlent pour créer une matière scénique vivante. La scénographie, volontairement minimaliste, entretient une part de mystère : le spectateur ne sait jamais vraiment s’il se trouve dans un hangar, un parking ou un lieu abandonné. Un grand drap traverse la scène et devient surface de projection pour les ombres et certaines images. L’univers visuel repose largement sur le recyclage d’objets et de matériaux simples. Cette esthétique artisanale s’exprime notamment dans l’utilisation de silhouettes ou de visages dessinés sur du carton, aux traits presque enfantins, qui deviennent personnages à part entière grâce à quelques accessoires détournés. Parmi les moments qui m’ont le plus marquée, une scène mêlant marionnette et danse sur rollers touche particulièrement par sa poésie. Un comédien sur roller fait évoluer la marionnette représentant la défunte dans une sorte de ballet fragile et délicat. Le personnage n’est pas totalement achevé — la poupée n’a ni mains ni pieds — mais loin de constituer un manque, cette incomplétude renforce au contraire la dimension imaginaire de la scène. Portée par le jeu du comédien, la figure prend vie et devient un moment d’émotion pure. J’ai également beaucoup apprécié le travail physique des comédiens, notamment leurs acrobaties avec l’échelle. En s’en emparant, ils transforment l’espace scénique et jouent avec la verticalité : parfois tout en haut de la structure, parfois au sol, ils déplacent sans cesse notre regard et ouvrent de nouvelles perspectives dans la scène. Trois comédiens portent la pièce avec énergie et générosité. À leurs côtés, une jeune femme à la technique intervient également sur scène dans la dernière partie. Elle devient alors une sorte de médiatrice, celle qui ose poser la question que les trois amis évitent depuis longtemps : que s’est-il réellement passé lors de la mort de leur amie ? Sa présence introduit une tension nouvelle et souligne un autre thème fort du spectacle : la difficulté à libérer la parole et à affronter la vérité.
Comme toute sortie de résidence, cette présentation laisse apparaître quelques zones encore à préciser. La richesse des propositions et des thèmes gagnera sans doute à être davantage structurée afin de fluidifier le fil dramaturgique et relier plus clairement certaines séquences. Un point technique pourrait également être amélioré : le travail du son. Le micro occupe en effet une place symbolique importante dans la pièce, puisqu’il devient à certains moments l’incarnation du pouvoir et de la parole dominante. Les passages alternant jeu avec et sans micro gagneraient à être mieux équilibrés afin que la parole des comédiens et les intentions du texte soient pleinement portées jusqu’au public. Mais ces ajustements semblent avant tout relever d’un processus de création encore en cours. L’énergie du groupe, l’inventivité scénique et la sincérité du jeu laissent entrevoir un spectacle très prometteur. La compagnie nourrit par ailleurs l’ambition de faire voyager cette création en plusieurs langues — castillan, catalan, italien et français — signe d’une volonté de dialogue au-delà des frontières et prépare sa première officielle qui aura lieu le 06 août 2026 au festival MIMA de Mirepoix. Ce sera l’occasion pour le public de découvrir pleinement cette pièce qui par sa force atypique et sa singularité sensible, promet déjà de toucher et d’accompagner chacun, de laisser une trace vivante et douce dans le souvenir des spectateurs.
Un grand merci à Accidental Company et à l’ensemble des comédiens pour leur énergie, leur inventivité et leur audace scénique. Merci également à l’équipe du Mett, dont le travail patient et passionné permet à ces créations de s’épanouir et de continuer à faire vibrer l’imaginaire. Cette pièce est un acte de résistance, de révolution et d’amitié, un récit de victoires et de non-victoires. Elle nous rappelle que nos échecs peuvent, parfois, devenir des victoires, et que c’est dans ces marges, ces gestes inattendus et ces histoires singulières, que se tissent les expériences les plus humaines et les plus puissantes. C’est aussi dans ces lieux de création, où chaque souffle et chaque geste compte, que les spectacles prennent le temps de grandir avant d’aller rencontrer le monde.