Spectacle de la Compagnie La Nandi (26) vu le 31 Mars 2026 à 20 h au Théâtre de Privas (07)
- Adaptation et mise en scène : Franck Regnier
- Auteur : Sylvain Levey
- Interprétation : Mathilde Cerf, Guillemette Crémèse, Sabrine Ben Njima, Léonce Pruvost, Anthony Candellier, Elise Dano, Cédric Saulnier, Franck Regnier
- Scénographie : Andréa Warzee
- Costumes : Emilie Odin
- Création lumière et régie: Charlie Henry
- Créations Sonores : Johan Putet
- Type de public : public à partir de 12 ans
- Genre : Théâtre
- Durée : 1 h
Au Théâtre de Privas, la Compagnie La Nandi propose avec « Michelle, doit-on t’en vouloir d’avoir fait un selfie à Auschwitz ? » une forme théâtrale résolument esthétique et profondément ancrée dans le mouvement. Ici, le théâtre s’écrit autant avec les corps qu’avec les mots. La mise en scène, très esthétique, privilégie l’élan, le déplacement, l’énergie collective, comme si le sens naissait avant tout du mouvement, des trajectoires, des présences.
Et cela commence avant même que la représentation ne débute véritablement. Alors que le public s’installe encore dans la salle, une musique actuelle, puissante, presque envahissante, emplit l’espace. Sur scène, déjà, Michelle est là. Seule. Elle danse. Habitée par le rythme, elle semble évoluer dans sa chambre, dans cet espace intime que l’on devine sans jamais le voir. Elle s’écoute, se regarde, se met en scène, dans une gestuelle familière, celle d’une adolescence connectée. À plusieurs reprises, une autre figure apparaît et frappe à une porte invisible. On devine une mère, une présence du réel qui tente d’entrer. Mais Michelle ne répond pas. Elle reste absorbée, enfermée dans sa bulle, comme tant de jeunes aujourd’hui, happés par leur monde intérieur et numérique. Très vite, le collectif s’impose. Une bande d’adolescents — Kim, Angèle, Sélim, Abel — surgit avec son énergie brute, ses éclats de voix, ses échanges incessants. Téléphones à la main, ils se parlent, se filment, se répondent, dans une agitation permanente. Direction : Auschwitz-Birkenau. Le choc entre leur monde et celui qu’ils s’apprêtent à découvrir est immédiat.
La scénographie, minimaliste et inventive, accompagne avec intelligence ce déplacement. De simples balançoires suffisent à évoquer le trajet, avant de se transformer, dans une image forte, en rails menant au camp. Le mouvement devient alors mémoire. Un moment de suspension s’impose à leur arrivée. Les corps se calment, les voix se taisent. Face au lieu, quelque chose résiste encore à la vitesse du monde. Un silence habité, fragile, qui marque. Mais ce fragile équilibre se brise. Michelle prend un selfie. À partir de cet instant, la pièce bascule dans une autre dimension : celle du regard des autres, démultiplié par les réseaux sociaux. Les commentaires surgissent, violents, brutaux, sans filtre. L’espace scénique devient le lieu d’un tribunal invisible. Ainsi, la séquence de la danse masquée s’impose comme un moment particulièrement marquant. Les visages disparaissent, les corps se fondent dans une masse anonyme. Cette chorégraphie donne à voir la violence déshumanisée du harcèlement en ligne. Ce ne sont plus des individus qui jugent, mais une foule indistincte, insaisissable, presque mécanique. Michelle, au centre, semble prise dans un engrenage qui la dépasse. À leurs côtés, deux adultes les accompagnent, figures d’autorité incarnant leurs enseignants. Mais très vite, leur posture vacille. Face à cette jeunesse connectée, rapide, insaisissable, ils semblent eux-mêmes en décalage, comme dépassés par les codes et les usages qui leur échappent. Leur présence, loin d’apporter un cadre rassurant, révèle au contraire une forme d’impuissance : celle d’une génération qui peine à trouver sa place face à un monde en constante mutation.
Ce que j’ai particulièrement apprécié dans cette proposition, c’est ce théâtre du mouvement, presque chorégraphique, où les corps prennent le relais des mots. La danse, les déplacements, les interactions physiques deviennent un véritable langage à part entière. À travers cette écriture scénique très incarnée, la pièce traduit avec justesse une jeunesse dans l’instant : des adolescents pris dans le flux du présent, dans la rapidité, l’immédiateté, dans cette manière d’exister ici et maintenant, sans distance, sans ralentissement. Le corps devient alors le reflet direct de cette génération connectée, toujours en action, toujours en réaction. On pourra toutefois noter des voix parfois un peu basses, qui peinent par moments à porter pleinement le texte, ce qui atténue légèrement l’intensité de certaines scènes. Mais là encore, ce choix peut se lire comme une volonté de traduire une jeunesse dans l’instant, dans l’immédiateté, où tout se vit sans toujours se déposer. Sans jamais juger ses personnages, la pièce interroge notre rapport à l’image, à la mémoire, et à cette société du regard que nous avons construite. Elle ouvre des pistes, esquisse des questions, sans toujours chercher à les approfondir.
On ressort avec une sensation troublante. Celle d’un monde qui va trop vite. Où l’image précède le regard, où le geste de publier devance celui de comprendre. Un simple clic, presque anodin, et déjà tout s’emballe. Les réactions fusent, les jugements tombent, souvent sans nuance, sans recul. Face à cela, je me suis sentie à la fois spectatrice… et un peu étrangère. Comme si le temps de la réflexion s’était dissous dans l’immédiateté. Comme si, derrière chaque image, il n’y avait plus vraiment de silence possible.
Et peut-être est-ce là que la pièce touche juste : dans cette inquiétude diffuse.
Car à force de tout montrer, de tout partager, de tout commenter…
prenons-nous encore le temps de regarder ?
Claire Thomas