L’Opium réside dans le pixel
- Texte, mise en scène et jeu : Baptiste Dezerces
- Collaboration artistique : Barbara Atlan, Valentine Bellone
- Régie générale : Etienne Coulomb
- Scénographie : Diane-Line Farré
Nous entrons dans la salle. Le comédien est déjà en place dans un vieux fauteuil installé devant un écran de télévision, une manette de jeux vidéo à la main. Le spectacle n'a pas de début. Aura-t-il une fin ?
Il est absorbé par ce qu’il voit. De temps en temps, il s’adresse à un-e partenaire hors champ. Nous n’entendons pas les réponses. C’est l’un des trois personnages que l’acteur déploie devant nous. Chacun dans son rapport au jeu différent. Nous entrons dans le monde fictif que notre imagination se plaît à construire et à rendre réels, à partir de ces médias à écrans interposés.
Les deux premiers personnages ont encore un pied dans notre monde. Pour le troisième, plus rien. Il est totalement passé de l’autre côté du miroir. Jusqu’à s’y perdre. Car le jeu propose un monde à part entière où les émotions comme l’attirance, le désir, la peur, le sentiment de puissance et de sens à donner à l’action sont très réels, eux. Et autrement plus excitants que la banalité du monde dans lequel il vit, où la plupart du temps, on est passif, à attendre qu’il se passe quelque chose.
Par la puissance de sa parole et de son jeu, Baptiste Dezerces nous transporte à l’intérieur même des jeux et de ce qui le traverse. Un va et vient vertigineux entre la réalité et la fiction jusqu’à ne plus pouvoir déterminer ce qui est du réel ou de l’illusion. Jusqu’à ne plus pouvoir en sortir. Jusqu’à ne plus savoir où est la sortie, ni si même le jeu en a prévu une. Car dans ce monde virtuel, c’est le jeu qui est maître et ordonnateur de l’avatar du joueur.
C’est terrifiant. Et pourtant, Baptiste Dezerces ne porte pas de jugement moral sur la pratique du jeu. Il lui accorde même une dimension libératrice.
On sent bien que la réalité lui est encore plus difficile à accepter que les dangers d’exclusions générés par la pratique frénétique du jeu. Le jeu comme une fuite. Une plongée dans l’illusion de la maîtrise et de la surpuissance. Un moyen pour s’éviter d’affronter la douleur de la perte. Ne pas souffrir. Comme dans la séquence de l’enterrement d’une amie suicidée où la seule manière pour lui, de supporter l’insupportable est de basculer dans un monde imaginaire. Comme un cri qui ne sort pas. Comme ces larmes qui ne parviennent pas à couler.
La scénographie structure finement l’espace. Chaque personnage a le sien propre. Et si parfois de l’un à l’autre, les frontières sont poreuses, cela contribue à faire vivre au spectateur cette perte de la réalité dont nous parle ce spectacle. Quelque chose de notre raison raisonnable, contrôlante, intelligente, doit lâcher. Et à un moment, elle abdique. Tout comme le personnage sur scène.
Le texte est magnifique. Extrêmement élaboré, précis, écrit comme on fait de la dentelle pour acteur. Le jeu de Baptiste Dezerces est à la fois léger et tonique. Une grâce et une implication qui ne lâche rien de la complexité du propos qu’il tient. Sans complaisance, il y a là une nécessité à dire, de l'intérieur, sur le plateau du théâtre, ce que vit toute une génération en prise à ces pratiques dites "ludiques".
Ce spectacle est une perle rare, précieuse, exigeante. A découvrir absolument.
Pour tout public, en particulier adolescents, jeunes adultes, sans limite d'âge.
Jusqu'au 25 juillet. Relâche les 8, 15, 22 juillet
Infos pratiques
- Compagnie :
- Les Noces Rouges
- Représentation :
- 14 juillet 2026 à 12:00
- Lieu :
- La Scierie, AVIGNON (84000)
- Durée :
- 1 h 05
- Public :
- Tout public à partir de 12 ans
- Événement :
- Festival OFF 2026
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Chroniqueur·euse
Avignon & Creuse
La scène du théâtre a joué un rôle important dans ma vie, et je continue à en faire le tour autant qu'il m'est possible, c'est un des rares lieux résistant qui se permet l'audace d'écrire poétiquement le monde.
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