Spectacle de la Compagnie La Farouche (34), vu le 22 janvier 2026 à 11 h dans le cadre des invitations professionnelles du Théâtre Artéphile en Avignon (84).
- Écriture & interprétation : Sabrina Chézeau
- Co-écriture & mise en scène : Luigi Rignanèse
- Accompagnement artistique : Les 5 voix de la main
- Création et régie lumière : Mathieu Maisonneuve
- Scénographie : Sarah Malan
- Costumes : Didi Bathi
- Type de public : enfants à partir de 7 ans
- Genre : Conte, Théâtre
- Durée : 55 minutes
Je connais le travail de Sabrina Chézeau depuis plusieurs années. Je l’ai découverte avec « L’audace du papillon », vue en 2023, puis avec « Une peau plus loin », présenté au Festival d’Avignon en 2025. Les souliers mouillés m’était jusqu’alors inconnu : une de ses premières créations, antérieure à ces deux spectacles. Le découvrir aujourd’hui permet de mesurer la cohérence et la profondeur de son parcours artistique, déjà traversé par les mêmes thèmes : les relations humaines, les liens familiaux, les silences et les émotions qui les façonnent. À chaque fois, la même évidence : Sabrina Chézeau est une très grande conteuse, une comédienne rare, capable de faire naître des mondes entiers avec presque rien.
Dans Les souliers mouillés, elle nous raconte l’histoire du petit Juanito, un enfant habité par la peur de l’abandon. Sa mère est morte, il ne l’a jamais connue. Il vit seul avec son père, pêcheur, qui part en mer chaque nuit. Tous les matins, avant de partir à l’école, Juanito vérifie que les gros souliers mouillés de son père sont bien là : la preuve rassurante qu’il est rentré. Mais un matin, les souliers ont disparu…S’ouvre alors un récit initiatique profondément touchant. Un véritable voyage d’aventure, au cours duquel Juanito va d’île en île, traversant des paysages inventés et faisant la rencontre de personnages loufoques. Juanito part à la recherche de son père, mais aussi de la vérité. Car au-delà de l’absence, il y a les silences : ceux qui entourent la disparition de sa mère, les questions auxquelles le père ne répond pas, les non-dits que l’on croit protecteurs et qui, chez l’enfant, nourrissent l’angoisse et les peurs. Sur son chemin, les îles imaginaires surprenantes qu’il traverse, ponctuées de rencontres inattendues, nourrissent autant son imaginaire que son besoin de comprendre et de grandir. Le spectacle parle avec beaucoup de justesse de la difficulté à dire, du poids des secrets familiaux et de leurs répercussions.
La force de ce spectacle tient aussi à sa simplicité désarmante. Sur scène, presque rien : un petit tabouret. Et pourtant, il devient bateau, île, tyrolienne… Tout prend vie par la parole, le corps et l’imaginaire. Sabrina Chézeau nous fait voir les images, et nous les fait ressentir. On voyage avec elle, porté par le récit. On est avec elle, pleinement, dans ce conte. Sa parole est précise, sensible et fluide. Le texte, profondément humain, porté par un jeu d’une grande générosité, mêle l’émotion à l’humour et invite autant au rire qu’à l’écoute et au partage.
Je sors du spectacle profondément touchée, avec le sentiment d’avoir vécu un vrai moment de théâtre, simple et vivant, où l’imaginaire, la tendresse, l’humour délicat et l’émotion se mêlent avec évidence. Le spectacle parle aux enfants, bien sûr, mais aussi aux adultes, à l’enfant que nous avons été, et à celui qui, parfois encore, vacille face aux absences et aux silences. Un immense merci à Sabrina Chézeau, grande conteuse et comédienne profondément humaine, toujours magistrale dans son interprétation, qui raconte avec le cœur et nous touche, une fois encore, avec une justesse rare.
Claire Thomas