Le clown comme un poème

Le clown comme un poème

Madeleine Esther
VIVANT

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  • Texte : François Cervantes
  • Avec François Cervantes et Catherine Germain

C’est le dernier jour du festival d’Avignon. Presque la dernière heure. Comme chaque année, je me suis promis d’aller voir ce que propose la compagnie L’entreprise de François Cervantes. J’aime ce rendez-vous, un peu vers l’inconnu, de profiter du festival pour aller voir un spectacle de cette compagnie que je connais depuis des années, et dont j’apprécie le travail. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Cette année, le titre du spectacle est « Le clown comme un poème »
Sauf, que de clown, j’en connaissais un de cette compagnie. J’avais été prise comme d’amour, devant l’incroyable présence d’Arletti, incarnée par l’actrice Catherine Germain. Je ressentais une sorte de joie enfantine, au creux du ventre, à l’idée de savoir que, peut-être, j’allais la revoir. Que sa route allait de nouveau croiser la mienne. Et surtout que j’allais la faire connaître aux amis qui m’accompagnaient ce soir-là.
Car si Catherine Germain était là, peut-être qu’Arletti serait là aussi ?

Ça commence comme une conférence. François Cervantes, metteur en scène et directeur artistique de la compagnie, entre sur le plateau et s’installe sur la chaise, derrière la table. Il a un micro-cravate très discret ; il est habillé de bleu profond.
Très vite, il nous raconte sa rencontre avec le clown. Quarante années de recherche autour de ce qu’il appelle « l’être intérieur » de l’acteur. Cet être qui habite en chacun.e de nous, dit-il, et qui n’attend que le bon moment pour prendre forme. Que c'est intéressant d’entendre un artiste, un créateur nous parler des rencontres qui ont été déterminantes, des méandres de ses découvertes, de ses tâtonnements, de ses intuitions.
Quarante années ? La compagnie est créée en 1986. Nous sommes en 2026. Tiens, tiens ? Est-ce une fête anniversaire surprise, à laquelle nous serions convié.es ? Là-dessus non plus, pas un mot. Je divague sans doute.
Autant de choses invisibles, non dites, et cependant perceptibles. Elles flottent dans l’air et nous frôlent, mine de rien. Saisies dans l’instant de cet échange entre lui qui nous parle et nous regarde et nous qui l’écoutons et que nous regardons.
Et le cadeau que j’attendais arrive. Il a demandé à Arletti de venir nous parler de son histoire avec Catherine. Et Arletti apparaît. Un pur esprit dans un corps de chair. Une émanation de l’enfance, d’avant les conventions, une innocence et un appétit féroce d’être au monde. Une grâce, joyeuse, imprévisible, étonnante. Venue d’un autre monde et tellement proche de nous. Il y a un léger tremblement dans l’air. Le public est embarqué !
Le troisième moment très fort, et l’arrivée de l’actrice Catherine Germain, qui, elle, va nous parler de sa mise au monde de cet être intérieur, son clown, cette Arletti qui vient de nous charmer et a libéré ce si beau rire dans le public.
Pendant cette conversation à trois, en quelque sorte, il y a un moment un peu vertigineux où tout s’inverse. Ce que je prenais pour une conférence travaillée bien sûr, mais un peu improvisée, parlée en direct, devient un texte de théâtre. Tout est écrit, les mots d’Arletti, le texte de Catherine, les paroles de François. Chacun joue son rôle, recréant voire revisitant l’instant même de l’émergence de la parole, du langage, de la voix. La question du théâtre reste au centre. C’est, pour cette compagnie, d’abord la question de l’écriture. D’ailleurs le texte de la « conférence » est proposé à la vente, à la fin du spectacle. Je l’ai acheté. Tout y est. Sauf ce qui fait que nous avons vécu un moment privilégié : nous étions ensemble en même temps. Et les corps présents, vivants, mobiles.

La rencontre a lieu en plein air. Au milieu du plateau, légèrement en avant-scène, donc assez près de nous, une petite table carrée, toute simple, couleur bois, deux chaises. Sur la table, une bouteille transparente au col évasé, en verre, et deux verres, transparents eux aussi.
Dans le brouhaha des spectateurs qui s’installent et attendent que le spectacle démarre, je regarde distraitement cette installation plutôt modeste.
C’est là que je remarque à l’intérieur de la bouteille et des deux verres, les trois remplis d’eau, un petit chapelet de quelques barrettes toutes fines d’une lumière dorée. D’où vient cette lumière ? La question ne sera pas résolue ni même abordée pendant la rencontre. Je resterai avec le mystère de cette vision d’une lumière dans l’eau qui se boit.

Il y a quelque chose de passionnant, dans cette exploration de l’acte de création, dans cette parole qui s’adresse à nous dans les yeux, et remue en nous une partie de notre être dans un endroit resté frais et indécidable.
Peut-être il y avait là un bout de réponse au pourquoi le théâtre reste un art de la parole et du collectif. Il est né sans doute avec notre humanité, nous rappelle François Cervantes. Il est essentiel de le maintenir vivant. Particulièrement à une époque de grands bouleversements comme la nôtre.
Ce spectacle, car il reste spectacle, est une petite pépite d'intelligence et de transmission d'un savoir si long à acquérir si difficile à dire. Une perle précieuse.

A tout public, amateur de théâtre principalement, et tous les scolaires à partir de 15 ans.

Infos pratiques

Compagnie :
L’entreprise, compagnie François Cervantes
Représentation :
25 juillet 2026 à 19:00
Lieu :
Théâtre des Halles, AVIGNON (84000)
Durée :
1 h 05
Public :
Tout public à partir de 14 ans
Événement :
Festival OFF Avignon 2026

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Chroniqueur·euse

Madeleine Esther

Avignon & Creuse

La scène du théâtre a joué un rôle important dans ma vie, et je continue à en faire le tour autant qu'il m'est possible, c'est un des rares lieux résistant qui se permet l'audace d'écrire poétiquement le monde.

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